Ce matin, j'ai reçu une lettre.
J'interromps la lecture de la bande et l'écran de télévision se couvre de neige. Marre de ces images, cent fois revues pour y trouver matière à apaiser mes scrupules. C'est inutile: revoir le film ne fait que les exacerber. Je ne supporte plus cette femme, en particulier, dont tous les gestes, toutes les poses, toutes les paroles me semblent faux. L'actrice n'y est pour rien, je le sais. Elle est même plutôt bonne, objectivement. Mais comment être objectif ? Non, c'est moi, c'est toujours moi. Tout cela n'a aucun sens. Tout n'est que mensonge, trahison. Je pensais rendre un hommage, je n'ai fait que trahir. Ce n'était pas le meilleur moyen de retrouver ma mère, c'était le pire. Je n'ai fait que la livrer en pâture à la compassion hypocrite de ceux qui en définitive ont eu raison d'elle. J'éjecte la cassette du magnétoscope, je la range dans son boîtier et je balance le tout dans le vide-ordure de la cuisine. C'est un geste purement symbolique, mais il me soulage un peu. Je m'approche de la fenêtre du salon. Dehors, tout le quartier est endormi. Derrière toutes ces haies impeccablement taillées se dressent les belles façades blanches des belles et grandes maisons entourées de superbes pelouses et de somptueuses piscines couleur d'azur dans lesquelles, dès le matin, on prendrait ses aises à l'heure de l'orangeade et des toasts grillés. Les Jaguar sont à l'abri dans les garages et l'Amérique victorieuse dort sur ses deux oreilles du sommeil du juste. Ce sont ces gens qui ont tué ma mère. Ces gens dont désormais je fais partie. D'un coup, j'ai besoin d'air. J'ouvre l'une des portes-fenêtres du salon et je sors dans le jardin, où nous prenons tous les matins le petit déjeuner, juste devant la piscine. Oui, nous en avons une, nous aussi. Dans quelques heures à peine, Lolita y glissera comme une sirène aux cheveux roux. Le soleil est accablant très tôt, dans la région, et la piscine est une bénédiction. Pour l'heure, elle est encore plongée dans l'obscurité et je distingue seulement le reflet laiteux de la demi-lune sur la surface de l'eau. Ma mère serait sûrement fière de moi. Ces mots ne veulent plus rien dire. Ils ont été galvaudés. Je les ai répétés des dizaines de fois. Chaque fois que la vie me souriait, je pensais à quel point ma mère aurait été fière de son fils, fière de sa réussite et du respect qu'il inspirait à ceux-là même qui l'avaient tant méprisée, elle, ses pieds nus et son accent à couper au couteau. Pendant des années, j'ai eu le sentiment d'accomplir une revanche, sa revanche, j'avais l'impression de lui offrir la plus belle des victoires posthumes. Aujourd'hui, il me semble m'être vendu à l'ennemi. Je ne fume plus, mais j'ai soudain besoin d'une cigarette. Je retourne dans la maison et je déniche l'un des nombreux paquets de Lolita, disséminés un peu partout. Elle fume des ultra-light, autrement dit du vent, mais cela fera l'affaire. Je rejoins à nouveau le jardin et je m'assieds face à la table. Un vent léger fait bruire les feuilles des arbres du parc et je regarde la clope qui se consume toute seule entre mes doigts. Le bout incandescent me fascine. Le cinéma, c'est du vent, comme les Jaguar, les piscines ou les cigarettes ultra-light. La vérité, c'est que ma mère est morte malheureuse et que certaines injustices ne se réparent jamais. Il faudrait que j'aille dormir.